DOPAMINE2000

Textes

« Je me fais vomir depuis la 5e, à peu près. C’est pas vraiment de la boulimie, je crois que c’est plus de l’anorexie mais mentale… ça a commencé parce que je me trouvais trop grosse, et ensuite c’est resté, comme une habitude - pour chasser tout ce qui m’encombrait la tête (…) la première fois je revenais de New-York, j’avais pris 4kg en 1 semaine. Ça ne m’a pas plu du tout: sur la balance ça se voyait, et moi surtout je le voyais… je trouvais pas ça beau, je me trouvais grosse - même si je crois que je l’ai jamais vraiment été. Mais petite tu vois j’étais tellement fine, et on me le répétait tellement souvent que quand j’ai commencé à prendre des formes à l’adolescence je l’ai pas du tout accepté. Même maintenant, j’aime pas tellement, un corps de femme sur moi. Je ne me vois pas plus tard avoir des formes. Je repousse un peu : j’ai pas beaucoup de poitrine, pas beaucoup de hanches, et je préfèrerais que ça reste comme ça (…) maintenant je m’accepte mieux, je ne me trouve plus trop grosse. Je continue de me faire vomir mais par réflexe : y’a un truc qui me déplait, j’ai pas envie d’y penser alors je me fais vomir. C’est pas « je ne me plais pas donc je vomis », mais « ça me plait pas donc je vomis.»

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« Le fait d’être coupable d’être en vie, et du coup d’en vouloir à mes parents pour m’avoir mis au monde, c’est difficile pour moi de l’expliquer. Je crois que je leur en veux de m’avoir fait naitre tout en sachant très bien que comme tous les humains sur terre, j’aurais un moment ou un autre cette remise en question, ce truc qui me bouffe, ce mal être. J’arrive pas à me dire qu’ils mont mis au monde en sachant que j’allais moi aussi passer par là. Ils ont eu envie d’avoir un enfant, parce que c’est un don de soi et c’est magnifique, de donner la vie, mais ils ont fait ce choix en étant pleinement conscients que j’allais forcément ressentir la même colère, la même tristesse, l’exact même mal-être qu’eux. Et ils l’ont fait quand même. Et ils ont accepté le fait que leur enfant puisse être malheureux (…) Je me souviens le mal que ça a fait à ma mère le jour où je lui ai dit que j’avais plus envie de vivre. J’oublierais jamais le regard qu’elle m’a lancé, et ce qu’il voulait dire : « je comprend mais je ne peux rien y faire ». C’est exactement pour ça que je ne veux pas avoir d’enfants, parce que j’ai pas envie de me sentir coupable en les voyant souffrir. »

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"Qu’est-ce que ça fait de perdre sa maman quand on est une petite fille… je sais pas… ça fait que quand j’ai eu mes premières règles j’ai cru que je faisais une hémorragie interne. Je savais pas ce que c’était. Ça m’est arrivé en colonie de vacances, c’était l’horreur - je me suis dit merde, je me vide de mon sang ? je vais mourir ? (…) mon père savait s’occuper de moi mais ne savait rien de moi - il ne savait pas ce que je mangeais, comment faire une machine, à quelle heure je sortais de l’école. Ma maman c’était mon modèle, je mettais ses talons et son maquillage pour rigoler… c’était un jeu, mais quand ma mère est morte, je ne savais pas vraiment me comporter comme une fille. J’étais trop petite. J’ai dû m'apprendre beaucoup de choses moi même, en auto-didacte. »

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« J’ai eu tellement de mecs nazes… des ratés, des égocentriques qui pensaient qu’à leur gueule…mais lui c’était vraiment un mec qui m’écoutait, qui me posait des questions, qui avait une vie stable. Donc le fait que ce soit lui qui me jette, ça fait trop mal. Je me dis qu’en fait je suis pas faite pour les mecs bien. Moi je me suis faite avoir par des gars qui savaient que je disais oui à tout, et quand j’ai découvert qu’en fait il fallait se faire désirer, je me forçais à dire non aux gars ! Je me disais que c’était ça, ‘se respecter’… mais je regrettais toujours. Moi je fonce, et j’aime le cul, c’est comme ça. Je pensais à mes potes qui me disaient, si un mec te plait il ne faut jamais coucher le premier soir ! La plupart sont en couple, vivent de belles histoires, alors peut être que leurs conseils sont pas si cons… Moi j’ai trop été habituée aux gars égocentriques, qui te baisent et le lendemain s’en foutent. Peut être que je choisis mal. Je suis attirée par ce qui est néfaste pour moi. Mais on me l’a dit, déjà, des copains très perspicaces m’avaient dit mais si t’accumule autant de mecs c’est parce que t’as un mal-être au fond de toi, et toutes ces phrases et arrivent et en fait tu sais pas ce que ça veut dire, tu le prends comme ça et tu t’analyses, tu te dis : est-ce que les gens ont raison ? moi je suis définie comme une Bridget Jones qui baiserait beaucoup. Je suis un peu Casanova, pour mes potes en tout cas. Je sens que mes potes me définissent comme ça, du coup moi aussi je finis par me définir comme ça, mais parfois j’aimerais bien qu’on aille creuser plus profond, c’est mon fantasme, ça, qu’un jour quelqu’un me dise, stop, arrête ta comédie, et dis moi vraiment ce que t’es au fond de toi. Je saurais pas répondre mais j’aimerais bien un jour que quelqu’un me dise : c’est pas toi, ça. »

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« Aujourd’hui j’apporte beaucoup d’importance à la maternité, surtout en ce moment avec toutes les questions autour de l’avortement, ça me pose beaucoup de problèmes. En soit, je suis moralement contre l’avortement, mais politiquement pour : je suis pour que ça soit légal. J’ai globalement le même point de vue que Simone Veil: il faut que ça soit possible. Il faut qu’une femme qui veuille avorter puisse le faire, par contre, pour moi, c’est un drame. Et c’est pas grave de le dire. Si on débloque la parole, peut être que ça ira un peu mieux. Je ne juge absolument pas les femmes qui le font, et moi la première, si demain je tombe enceinte de mon copain… bien sûr que j’avorte. Ma mère a avorté 3 fois avant moi. Quand je l’ai su, je commençais à peine à trainer avec les potes de mon copain, qui étaient plus libérées, plus décomplexées que mon milieu de base. J’ai appris que chacune des filles avait déjà avorté, plusieurs fois. Je me suis rendue compte qu’il y avait des avortements partout. Quand on me raconte des avortements, ça me semble tellement horrible. L’injection du médicament, la mort de cette « chose » qui est quand même là, qu’on le veuille ou non. J’ai un problème de base avec la pénétration, avec le sexe, avec tout ce qu’il se passe « en bas ». Si ça m’arrive un jour je pense que ça serait un blocage de plus. Je deviendrais folle. Si on me dit demain que je suis enceinte, j’aurais peur tout de suite en me disant que j’ai quelque chose dans le ventre. J’aurais commencé à créer quelque chose, quelque chose sur lequel j’ai le pouvoir de vie et de mort. Je serais Dieu. C’est à la fois magnifique et horrible. J’imagine que selon la même logique, je vivrais aussi mal une grossesse qu’un avortement. Le choc serait tout aussi violent. En fait, peut être que j’ai simplement peur de l’avortement comme j’ai peur de la maternité, parce que c’est une modification corporelle, et que mon corps m’est déjà complètement étranger. »

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«… je vois le noeud - il est pas forcément lié au deuil, mais juste par rapport à moi, à ma personne - et c’est difficile de le surmonter. Mais comme je suis un peu confortée dans mon idée que je peux me débrouiller toute seule, et comme j’ai pas confiance en beaucoup de personnes, ça bloque. Peut être qu’un jour ça va se débloquer et j’irais voir un psy. Pour l’instant j’en suis pas là - j’en ai parfaitement conscience, y’a une partie du taff que je ne peux pas faire moi même. C’est lié à comment je me vois, ce que je pense de moi, et comme j’ai un problème avec moi-même, je ne peux pas le régler seule, logique ! Le noeud il est là. C’est tout simple : c’est réussir à m’aimer. Je me suis auto-détruite pendant des années, et je continue encore à m’auto-détruire d’ailleurs, et pas mal de gens ont détruit l’image que j’avais de moi au moment où elle était en train de se construire… il faut que je remette tout ça en place. Parfois je suis capable de me voir telle que je suis, de me dire bon t’es une personne cool, t’es bien, ça va, tu t’en es bien sortie. Et y’a des jours où c’est juste pas possible. J’ai une image tellement erronée, tellement déformée de moi, que je ne me regarde même plus vraiment en face. Il y a des jours où je me floute devant le miroir, où je me déforme, où je vois tout ce qui va pas. Je me triture, j’ai l’impression de me tirer la peau. Un jour ça va et le lendemain je me déteste. Tout ce que je n’aime pas chez moi est beaucoup plus mis en avant que ce que j’apprécie, et je vais me mettre à penser que les moments où je m’aime plutôt bien sont des moments où je me mens, où je suis dans le tort. J’ai toujours été plus ronde, plus grande que les autres, mais j’étais pas si ronde, pas si grande que ça par rapport aux autres. J’avais juste grandi vite. Comme je voyais une différence je pensais que c’était grave alors qu’en fait ça ne l’était pas. Seule, je m’autorisais à être libre, et c’est au moment où les autres ont commencé à pointer du doigt ces différences là que j’ai commencé à me dire que ça ne fonctionnait pas. Mes parents n’ont pas aidé non plus, ni les médecins qui me demandaient de faire attention, de ne pas manger tel ou tel truc, de me restreindre, en fait, et au final je ne comprend pas pourquoi ils ont fait ça parce que j’avais vraiment pas tant de kilos en trop à ce moment là… ça a continué dans ce sens là, avec les rendez-vous médicaux humiliants, les pesées, les conseils pour gérer à ma place ma vie. La première année où j’ai eu mes règles, on m’a dit que c’était cette année que ça se jouait, que j’allais vraiment pouvoir fondre, qu’après ça allait être beaucoup plus difficile. J’avais 11 ans, et des objectifs toujours plus précis de silhouette que je ne pouvais jamais atteindre, parce que j’étais juste une enfant. »

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« J’ai croisé le mec de la boîte aujourd’hui. Je l’avais pas vu depuis qu’on s’était parlés avec nos avocats, et là je l’ai croisé dans la rue, il était avec son cousin et j’ai baissé la tête, j’ai fais semblant d’être sur mon téléphone… mes jambes tremblaient, j’avais envie de vomir, et j’ai éclaté en sanglots. J’ai pas réussi. Je me suis sentie tellement faible. On en encore en procès, on doit attendre une réponse du magistrat. Y’a pas de plaintes, juste des témoignages, et c’est la police qui a choisi de poursuivre l’enquête, mais moi je veux pas d’indemnités, je veux juste que ça se termine. Je demande qu’il soit puni pour ce qu’il a fait, on a pas le droit de faire ce qu’il m’a fait - tu peux pas forcer quelqu’un a faire quelque chose qu’il n’a pas envie de faire. J’étais en boite de nuit avec ce type. Il m’a emmené dans une pièce, un placard avec une échelle, un balai, un truc horrible. Il m’a forcé à le toucher et à l’embrasser, il voulait pas me laisser sortir. J’ai aucune idée de combien de temps ça a duré. J’ai essayé de parler, de trouver des arrangements, je lui ai dit non. Il n’a pas accepté ça. Après je me suis sentie faible, et vide. J’étais là physiquement mais mentalement j’étais ailleurs. J’écoutais plus. J’avais l’impression d’être le fantôme de moi même. Et aujourd’hui y’a pas un jour qui passe sans que j’y pense, toutes les nuits je me réveille à 4h du matin - l’heure à laquelle ça s’est passé. J’ai été voir un psy, parce que c’était obligatoire dans le cadre de l’enquête, mais c’était horrible. Je ne ressens pas le besoin de me faire aider, mais de me faire écouter… de pouvoir parler pour m’en débarrasser. Pourquoi c’est arrivé ? Pourquoi à moi, pourquoi comme ça? Je comprend pas. J’ai été claire, je lui ai dit non. Est-ce que j’ai fais des allusions sans le vouloir ? Est-ce que c’est moi le problème, est-ce que je dois me remettre en question ? J’ai eu beaucoup de relations avec beaucoup de garçons, et la première chose qu’on m’a demandé pendant l’enquête c’était : alors pourquoi lui je le voulais pas ? est-ce que je n’étais pas en train de mentir pour me venger de lui ? ici ou ailleurs, on fait tout pour que tu te sentes coupable. »

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« C’est fini. J’ai pas fait appel, ils ont fermé le dossier. Cette semaine j’ai eu du nouveau, après 1 an, c’était totalement inattendu : je suis appelée à témoigner dans une autre histoire, c’est le même commissaire qui s’occupe des deux affaires. La mienne et celle de l’autre nana. Ce n’est pas le même mec, mais un ancien associé de celui qui m’avait agressé sexuellement. C’est une autre histoire de viol. Il y a des chances pour que mon dossier soit réouvert, même si moi j’aurais préféré qu’il reste fermé : j’aurais voulu attendre d’avoir 18 ans pour tout faire toute seule. Je n’aurais pas besoin de mes parents pour signer, pour venir me chercher après les audiences, pour à peu près tout, en fait. Après la législature est tellement longue qu’il est possible que je sois majeure lorsque mon cas sera ré-examiné. Je vais être honnête, ça me saoule un peu, parce que c’est pas du tout ce que j’avais prévu. Je m’y attendais pas et j’avais pas envie de me replonger là dedans maintenant, en fait. Non. Dans ma tête je le refaisais en mai, après mon anniversaire, majeure. Ça m’énerve que ce soit à la carte. C’est toujours selon le bon vouloir de la police, plutôt qu’à mes conditions à moi. Je n’ai pas complètement tourné la page, mais depuis 1 an je vois une psy vraiment super, je dirais pas qu’elle a changé ma vie mais elle est vraiment super, et elle m’aide beaucoup avec tout ça. J’étais pas prête pour repenser à tout ça, je suis encore en plein travail, j’ai encore besoin de temps - pour me reconstruire, pour être sûre de moi, pour ne plus avoir peur. Là j’ai encore trop peur. Je vais être amenée à revoir les mêmes lieux, les mêmes personnes impliquées dans mon agression, l’atmosphère est lourde… et puis, tout est difficile quand tu es mineure pour parler à la police. C’est mal fait. T’es jamais mis en confiance, t’es pas accompagné. Là, tu vois, ma mère a été prévenue, parce qu’elle va être obligée de signer ma déposition, de venir me chercher après coup… je vais témoigner parce que le mec en question c’est un garçon que j’ai fréquenté et qui a été lourd avec moi, mais avec qui j’ai fini par être consentante. Enfin, non. Il a fini par faire en sorte que je sois consentante. Tu vois, tu dois tellement donner de justifications quand tu dis non, que c’est plus facile de dire oui. Le « non » doit toujours être accompagné d’explications, il doit être répété, et répété, et répété… tu finis par faire un compromis avec toi même. Comme ça, ça passe, et c’est fini. »

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